RESSOURCE : décryptage JT

 

Imaginaire & représentation de l’insécurité dans le JT
– analyse croisée de 2 reportages –

 

L’ « actualité » est une notion vague qui offre chaque jour des milliers de faits et d’événements aux rédactions. Son traitement nécessite donc une sélection et une hiérarchisation des sujets. Depuis les années 2000 le thème de l’insécurité (auparavant réservé à une presse spécifique) est devenu une tendance récurrente dans les médias. Ce décryptage étudie le traitement de l’insécurité dans les transports en commun (lieu de passage et de rencontre propice à la mise en récit) qui utilise ici les codes visuels du cinéma de genre.

Dans la vidéo ci-dessous on examinera pour chaque plan :

  • sa fonction dans le montage
  • sa signification dans le discours
  • les connotations qu’il développe

 

REPORTAGE TF1 : L’affaire du RER D
(2mn.06)

 

RAPPEL DES FAITS : une mère et son bébé voyageant en RER sont agressés par des délinquants antisémites. Cette affaire est un cas d’école d’erreur et de manipulation des médias : l’agression relatée se révéla quelques jours plus tard pure invention de la « victime ». Le sujet aurait mérité une enquête préalable, mais il est si fédérateur et spectaculaire que les médias s’en emparent immédiatement. Symptôme de l’urgence qui caractérise la concurrence économique des médias ce récit suscite des réflexes archaïques.

PLAN 1

1

L’annonce du sujet par la présentatrice (Claire Chazal) est un sas d’entrée dans le reportage pour accrocher le spectateur. L’image de la présentation du JT est un dispositif réglé (1) : plan rapproché d’un personnage centré, les yeux face spectateur créant intimité et confiance (même échelle et posture qu’une conversation autour d’une table). L’arrière plan est ici néanmoins toujours plus important et signifiant que le personnage principal : alignement d’écrans composé comme une peinture constructiviste, qui dénote le cadre professionnel d’une régie. Cette exhibition multiple de l’appareillage veut montrer « qu’il se passe partout quelque chose », signe que la rédaction a les moyens de vidéosurveiller le monde pour en relater les événements importants à tout moment. En stimulant ainsi le désir de voir (puissance scopique du direct), cette ostentation légitime le discours comme résultat d’un pouvoir technique.

Ici les tonalités bleu et blanc du décor reprennent la charte couleur du logo TF1 incrusté (comme une dernière marque d’assomption) en bas.

La présentatrice use du conditionnel (il sera intéressant de noter que le commentaire en voix off passe du conditionnel à l’indicatif sans justification) : ce fait révèle une information peu vérifiée, qui pourtant se voit consacrer un reportage de 2 minutes et 6 secondes. Pour lancer la vidéo C.Chazal annonce « le recit » et non « le reportage » : on est d’emblée dans le storytelling arrangé plus que dans l’information brute.

PLAN 2

2Ce reportage se résume dans ses 4 premiers plans : dans tout récit l’introduction constitue un fondement (accroche du destinataire / élaboration des bases du développement). Chaque plan a ainsi une fonction : celui-ci est un plan d’ensemble qui décrit une gare, pour présenter le contexte général du fait divers. Filmés en perspective oblique, les lignes des rails et câbles accentuent la profondeur et l’effet dynamique : l’arrivée du train devient spectaculaire (on aurait pu filmer le train de profil circulant au loin, cela aurait eu moins d’impact visuel).

PLAN 3

3Gros plan d’une carte dont la fonction est de répondre à la question « Où ? ». Les stations sont encadrées de rouge, couleur du danger dans l’imaginaire (occidental du moins), et le point clignotant figure le déplacement du train (comme dans les films d’action visualisant le « point d’impact » redouté). Mise en place du suspens.

PLAN 4

4Gros plan de la vitre. En effet la mise au point du cadreur est sur le verre. Le sujet montré n’est donc nullement la station, mais bien la vitre : ou plutôt ses rayures (si le cadreur avait voulu filmer la station, il aurait fait le point dessus et aurait choisi une vitre un peu plus transparente). Pourquoi donc filmer des rayures ? Parce qu’elles n’en sont pas : ce sont des tags. La confirmation vient après (avec une insistance certaine), cf. PLANS 10 et 11 (tags au feutre sous le signal d’alarme).

Ce plan répond à la question « Quoi ? » : par le concept évoqué de « vandalisme » il plonge d’emblée le spectateur dans le thème de l’insécurité. Ce « signe d’insécurité » invoque la connotation  jeune / banlieue, et incite alors implicitement à imaginer les auteurs de l’agression.

PLAN 5

5Plan américain en plongée. La plongée dans le cinéma est souvent utilisée pour filmer une victime : par l’angle de vue surplombant, le personnage se retrouve rétrécit et semble dès lors inférieur, vulnérable.

Ce plan répond à la question « Qui ? ». Il coupe et cache la tête de la mère, indétermination qui permet une identification de chacun. L’anonymisation a souvent pour effet d’annoncer un fait grave (image floutée, témoin aux lunettes noires…). Ici la mutilation provoque un sentiment étrange de violence métaphorisée.

Question : s’agit-il de la mère agressée ? A l’évidence non : le journaliste n’a pas les moyens de faire revenir la victime sur les lieux. Cette évidence soulève alors une autre question plus importante : si la femme filmée ici n’est pas la victime, quant est-il des autres images… et donc des tags ? Le journaliste pressé n’a probablement pas pu retrouver l’exact train et l’exact wagon de l’agression. Il a alors puisé des images ça et là pour illustrer son propos. Ce simple exemple révèle la problématique des conditions du journaliste audiovisuel, quasi jamais là au moment du fait. La majorité des images n’est en fait qu’une reconstitution,alors qu’elles sont présentées (et perçues) comme la réalité de l’événement. On peut alors s’interroger sur le choix de filmer des tags, orientant un discours par l’image qui n’a aucun lien avec l’agression relatée (qui rappelons-le est fictive).

PLAN 6

6Plan d’ensemble en images de synthèse montrant l’agression. C’est exactement le même plan que le suivant (PLAN 7 prise de vue réelle). Les 2 étant similaires, il aurait suffit au monteur de montrer uniquement le plan 7 en expliquant en voix off « les 6 hommes sont descendus et ont encerclé la victime ». Pourquoi avoir pris du temps à construire des images de synthèses – coûteuses de surcroit ? Parce que ce plan montre l’action ; il fait basculer soudainement le spectateur dans une image qui commande de regarder, parce qu’elle est au temps présent et spectaculaire.

Enfin ce plan a une connotation conventionnelle : il renvoie à l’imagerie scientifique (émission de sciences, reconstitutions…). Ceci produit le même effet de légitimation du discours par un pouvoir technologique (qui peut, même sans image d’un événement, le rendre tout de même visible).(2)

PLAN 8

8Plan rapproché en plongée. Même construction que le plan 5 : femme anonyme (tête coupée) et vulnérabilisée par le cadrage (filmée de haut comme en caméra subjective à la place de l’agresseur) pour créer une empathie du spectateur. De fait, la femme qui tient simplement son sac donne l’impression de le protéger contre une agression imminente. Ce plan participe du même discours que celui des tags, sur le thème de l’insécurité ; néanmoins cette image n’est pas une simple illustration d’un propos : elle produit bien un positionnement subjectif induit par l’empathie qu’elle produit.

PLAN 9 (et tous les autres…)

9Ce plan rapproché de rails est symptomatique du langage télévisuel ; on appelle cela un insert. Suffisamment vague pour ne rien montrer, il peut s’insérer partout dans le montage. Le langage télévisuel est un immense empilement d’inserts qui ne montrent rien mais accompagnent, illustrent ou orientent un discours.

10

 

 

 

11

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

REPORTAGE F2 : le sentiment d’insécurité (2mn.08)

 

PLAN 1 :

PujadasCe plan reprend le dispositif de présentation classique du JT (même posture et échelle de cadre) ; le fond est différent de TF1, et présente une carte du monde, façon de montrer la vocation du JT (rapporter le monde dans sa globalité). Le discours oral du présentateur (David Pujadas) guide la réception du reportage :

– « Même si » : minimise la suite du propos
– « La délinquance est plutôt en diminution » : plutôt, globalement, nuance l’information donnée.
– « Ces incidents, vous le savez, ne sont pas isolés » : « vous le savez » est une prescription déguisée qui ne laisse pas le choix d’appréciation (si vous ne le savez pas vous êtes bien le seul)
– « Pour beaucoup… il faut faire attention » : la coupure dans la phrase provoque une signifiance ambigüe : le « il faut » devient une injonction
– « Témoignages recueillis » : « témoignage » fait penser à un fait dont des témoins parlent (ça n’est pas « entretien » ou « micro-trottoir »), donc quelque chose de grave. « Recueillis » (et non pas sélectionnés) comme si le journaliste n’effectuait aucun travail de choix des témoins, cadres et sons, comme s’il se contentait de capturer une réalité objective.

Le discours rythmiquement très segmenté marque chaque mot : cette rhétorique et cette intonation (accentuée et sans inflexion) sera reprise au fil du reportage pour accentuer l’effet d’atmosphère des images.

PLAN 2

Train nuitOuverture par un plan d’ensemble qui présente le sujet : un train pour résumer les transports en commun, la nuit brumeuse pour poser les codes visuels du polar et du cinéma d’épouvante, exprimant ainsi le thème de l’insécurité. Le fond présente des immeubles anonymes figurant une périphérie de ville quelconque. Cette mise en scène de l’atmosphère plonge ainsi le spectateur dans le thème de l’insécurité.

PLAN 3

train videOn passe à l’intérieur du train, cadrage choisi ici pour deux raisons : les sièges vides et l’escalier. Les sièges vides marquent le sentiment angoissant de solitude ; l’escalier est un lieu de passage : il indique que le wagon n’est pas un espace hermétique et sécurisant. Le cadre présente l’étage du bas en le cachant : ce hors-champ laisse entrevoir la possibilité de surgissement d’un péril imprévu. Le hors champ est une figure de style très utilisée dans le cinéma de suspens car l’ouverture qu’il crée sur l’invisible évoque la potentielle irruption du danger.

MONTAGE DES TEMOIGNAGES

3 témoins parlent de leur sentiment d’insécurité. Pour décrypter ces témoignages, il faut comprendre deux choses : d’abord, ces témoins ont été sélectionnés parmi de nombreux autres au montage. Ensuite ils répondent à des questions du journaliste, absentes du montage. Les deux femmes répondent à une question du type « avez-vous peur dans le train ? » alors que le jeune homme (la caution d’équité du reportage) répond à une question du genre « que pensez-vous des gens qui ont peur ? » : il est sommé de commenter un fait imposé (des gens ont peur) et non de donner son sentiment (s’il a peur ou non).
Ainsi leurs réponses sont orientées, dès le tournage puis au montage.

PLAN 4

DSC00297 Placé à la toute fin du reportage, ce plan présente enfin et pour la 1ère fois son véritable sujet se résumant ainsi : paradoxal sentiment d’insécurité par rapport à la baisse de la délinquance. C’est ici la seule « info » (une donnée quantifiée) puisque auparavant tout n’était que présentations d’impressions.

PLAN 5

CPL porteCe cadrage est une contre-plongée : ce positionnement particulier est une figure de style typique du cinéma d’épouvante. Il déforme les proportions et donne de l’importance au sujet filmé, lui conférant ainsi une stature impressionnante. C’est l’exacte inverse de la plongée (cf. plan 8 du reportage précédent). Ici le sujet filmé est la porte qui s’ouvre sur le quai : la contre-plongée accentue l’effet angoissant de l’action. La porte s’ouvre sur l’extérieur, c’est-à-dire un hors-champ, qui laisse imaginer au spectateur (comme pour le plan 3) le potentiel danger invisible.

Ce sentiment d’inquiétude provoqué par l’image est renforcé par la voix off : « dehors, la nuit noire ».

PLAN 6

PE garePlan d’ensemble, caméra placée proche du sol pour accentuer les lignes de force et la perspective (provoquant une illusion d’éloignement). Il est fermé des deux côtés par le train et les panneaux : le regard bloqué comme dans un couloir renforce le sentiment de claustrophobie. Le personnage est une femme de dos (présentation favorisant l’idée de vulnérabilité) se dirigeant vers quelque sortie ; devant elle au loin une silhouette sombre. Le cadrage favorise une mise en scène dramatique qui est pourtant fabriquée : il n’y a aucun événement, et le cadreur aurait pu choisir une autre descente de voyageurs (comme celles des deux derniers plans du reportage où ils sont nombreux).

Tout ici, y compris le champ cerné de ténèbres et des halos de lampadaires renvoie à l’univers du thriller.

 *

Des plans extrêmement stylisés, qui empruntent leur construction aux codes cinématographiques des films de genre (thriller, épouvante, polar), une voix off grave et lente, renvoient à des représentations communes et stéréotypées. En reproduisant un imaginaire emprunté cette dramaturgie mobilise l’imagination. Le sujet véritable du reportage est ici le « sentiment d’insécurité » : pourtant, sans analyse et pris dans le flux du JT, le spectateur en garde l’impression diffuse qu’il s’agit d’un reportage sur l’insécurité elle-même. Le problème de la réception se pose alors : tandis que le message est clair (les chiffres sont présentés), l’émotion suscitée par la mise en scène tronque son interprétation. L’exercice simple consiste à questionner le spectateur sur le propos du reportage : le souvenir qu’il en garde sera effectivement orienté par les émotions générées.

 ***

CONCLUSION

 

Neutralité et objectivité de l’image n’existent pas. L’étude de ces JT montre que chaque image porte en elle des éléments connexes (émotion, connotation, association etc….) qui produisent des discours latents.

Ainsi, la question de l’image informationnelle doit être posée : pourquoi regarder des images qui ne sont que des inserts, c’est-à-dire qui ne révèlent rien (plans de rails, de paysages…) ? Pourquoi croire des images qui ne sont que reconstitutions (passagers figurants, images de synthèse…) ? Comment déceler dans ce flux rapide les images et sons qui relèvent d’un positionnement idéologique (tag, dégradations) ou d’un effet (cadrages stylisés, voix off…) ? Comment contourner ce qu’impose ce regard subjectif (angle de vue, point de vue, choix des représentations, stéréotypes visuels, raccords et coupes du montage…) ? Et finalement, comment s’émanciper de cette représentation arrangée qui construit un rapport au monde ?

On peut légitimement penser que la démonstration quotidienne, la quantité et la répétition de tels processus contribuent de façon non négligeable à la fabrique d’un imaginaire collectif.

 

J.Guibert 2013

 

(1)     Plusieurs versions de ce dispositif selon les chaines, qui reposent sur des règles similaires tout en en variant les effets : moniteurs en faux décor, vrais journalistes s’affairant, écran géant métamorphosant le fond (tantôt fenêtre sur la ville en direct tantôt lié au sujet)… L’analyse du dispositif nécessite un développement que je fais ailleurs (en conférence).

(2)     cf. les images de synthèse des publicités pour alicaments : analyse publicité TV

 

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